Erik Skjoldbjaerg : le film Pioneer est une “expérience cinématographique”

Le réalisateur d’Insomnia revient avec Pioneer, un thriller se déroulant en Norvège dans les années 80. Un film intense, comprenant des scènes sous-marines d’une beauté à couper le souffle. Rencontre avec le metteur en scène…

Réalisateur de (l’original) Insomnia, Erik Skjoldbjaerg replonge avec Pioneer. Un thriller inspiré de faits réels mené de main de maître par le metteur en scène norvégien, lointain cousin des grands films politiques américains des années 70. Un long-métrage poignant et engagé, relatant un sombre épisode de l’histoire du pays nordique…

AlloCine : “Pioneer” est un long-métrage aussi divertissant qu’engagé, sur un mensonge d’état qu’un homme va révéler. Son esthétique, sa dynamique, son rythme aussi rappellent les films “politiques” américains des années 70 : “Les Trois jours du Condor”, “Le syndrôme chinois”…

Erik Skjoldbjaerg : Esthétiquement, ces films représentent logiquement une référence incontournable. Ayant grandi dans les années 70, période durant laquelle ces films sont sortis, ils ont aussi forgé mon cinéma, tout simplement parce que l’adolescence est le temps de la formation intellectuelle. Je pourrais donc citer des films comme Conversation secrète, Les Hommes du Président, Klute… Dans Pioneer comme dans tous mes films, j’essaie par ailleurs d’amener les spectateurs là où ils ne sont jamais allés. Et la dimension physique de cette expérience cinématographique est capitale. La perspective de les envoyer au fin fond de la mer était donc particulièrement réjouissante ! (Rires)

Amener et même diriger dans le noir le spectateur, c’est en effet une des dynamiques narratives de “Pioneer”. C’est un film imprévisible…

La vie est imprévisible. On ne sait pas ce qu’elle nous réserve la seconde d’après. Et c’est aussi ce qui fait que vivre est formidable ou terrible. J’aime envisager le cinéma sous cet angle. Je veux qu’un film agisse avec la même dynamique. Je veux être surpris et perdu. Et c’est ce que j’essaie de conserver à l’écran, et plus spécialement quand je m’aventure dans le thriller. Trop de drames sont prévisibles car schématiques. Quand j’écris je garde cela en tête et je me force à faire du personnage le moteur de l’intrigue. Je me place toujours à son niveau quand j’écris et je réfléchis toujours en terme de dynamique psychologique.

La vie est imprévisible. On ne sait pas ce qu’elle nous réserve la seconde d’après. J’aime envisager le cinéma sous cet angle.

Un des grands questionnements de “Pioneer” tourne autour de l’enrichissement d’un pays et, surtout, de ce qu’un gouvernement est capable de faire et de passer sous silence dans ce but. En l’occurrence la Norvège avec l’exploitation du gaz…

J’ai grandi dans une Norvège qui ne ressemble pas à celle d’aujourd’hui. Sans être exceptionnellement pauvre, le pays était alors loin d’être aussi prospère. J’ai découvert après coup comment nous sommes devenus un des pays les plus riches d’Europe. Je voulais que Pioneer dise aussi quel était le prix de cet enrichissement. Et ce que cela change, par exemple culturellement. N’oublions pas non plus que la richesse peut mener à l’avarice. Bien évidemment, mieux vaut être un pays riche que le contraire, d’autant que la Norvège a profité de cet enrichissement pour mettre en place un système de redistribution et de protection dont tout le monde peut bénéficier. Mais dans le même temps, des bureaucrates et des responsables ont caché la vérité sur la “manière”, menti pour donner une meilleure vie à des gens comme moi. D’une certaine manière, les bénéfices humains tirés de leurs méfaits font d’eux des antihéros. Cet épisode de notre histoire norvégienne est fascinant, et pas simplement parce que je suis originaire de ce pays.

“Pioneer” a été produit pour un budget relativement limité, compte tenu notamment de la capacité propre au cinéma norvégien. Cette économie de moyens semble justement avoir été libératrice…

Mon premier long-métrage, Insomnia, a eu beaucoup de succès, un peu partout dans le monde. Cela m’a donné aussi l’opportunité de faire un film aux Etats-Unis avant de revenir en Norvège. Et justement ici, il faut avoir pleinement conscience de ce que l’on fait cinématographiquement, réfléchir à tout pour optimiser, ne pas gaspiller et tenter de faire plus avec moins. Pioneer est une coproduction européenne, ce qui nous a permis d’avoir des moyens plus confortables que s’il avait été uniquement produit localement. Mais cette dimension internationale peut aussi compliquer la production car elle implique de faire appel à de nombreuses nationalités dans le processus de fabrication. De par sa nature, un thriller avec des scènes sous-marines, Pioneer était impossible à faire sous une seule bannière norvégienne. Il nous fallait l’aide et l’apport de plusieurs pays européens. Nous avons choisi d’en tirer le meilleur et de nous inspirer de ces différentes cultures. Tout le travail de post-production son a par exemple été réalisé en France, un des leaders en la matière. Au final, je suis ravi de cette collaboration internationale.

En parlant justement du travail sur le son, c’est par le biais de la musique du groupe Air que j’ai réalisé à quel point l’ambiance sonore était travaillée…

Je suis obsédé par le travail sonore. A travers le son, j’essaie de créer de la texture. Avec l’équipe de sound design, nous avons vraiment tenté de créer une expérience. Un exemple: les vrais plongeurs utilisent un gaz pour descendre dans de telles profondeurs, lequel change la texture de leur voix, la rendant d’une certaine manière un peu “ridicule”. Cette voix aurait pu desservir l’intensité dramatique de ces scènes. Il fallait donc concevoir autre chose, un son plus cinématographique. Par ailleurs il existe aussi une règle en sound design, selon laquelle le dialogue doit primer. Nous avons essayé de la braver. D’un point de vue sonore, Pioneer n’est pas un challenge mais bien plusieurs challenges, ce film présente énormément de problèmes et exige des réponses diverses, techniques et artistiques.

Il ne fallait pas uniquement recréer mais bien créer…

Nous, cinéastes, sommes effectivement confrontés constamment à ce point de basculement entre réalité et fiction. Je veux que mes films aient une allure authentique, bien évidemment, mais sans être pour autant réalistes. Et encore une fois, cette dimension décisive se joue au niveau du son, que ce soit dans la création, le mixage…

Les cinéastes sont confrontés constamment à ce point de basculement entre réalité et fiction.

En février 2014, il a été annoncé que George Clooney souhaitait faire un remake de “Pioneer”. Qu’en est-il aujourd’hui de ce projet ?

Sa société de production Smokehouse Pictures a acheté les droits et le développe. Le script est en cours d’écriture. Pour tout remake, la principale difficulté est de “relocaliser” une histoire. En ce qui concerne Pioneer, c’est particulièrement compliqué, les événements étant intrinsèquement liés à l’histoire de la Norvège. Pour en faire un remake, il va falloir trouver une clé scénaristique pour relocaliser l’histoire et la rendre “authentique”.

En 2001, après le succès d'”Insomnia”, vous aviez réalisé un film aux Etats-Unis : “Prozac Nation”. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ? Unique à ce jour…

Un souvenir constrasté. Il y a eu beaucoup de “politique” en coulisses lors de la post-production et de la distribution. J’ai trouvé cela, et je trouve toujours cela, particulièrement épuisant. Tourner le film en lui-même a été une expérience beaucoup plus réjouissante. Bien évidemment j’en ai longtemps gardé un souvenir déçu, mais j’ai revu le film récemment et je dois avouer avoir été plutôt agréablement surpris. Prozac Nation n’a pas été un grand succès à sa sortie, mais je sais qu’il est encore projeté ici ou là. Je peux en être fier. Je pense aussi que le succès d’Insomnia lui a d’une certaine manière nui. Prozac était vraiment différent. Peut-être trop. Au final, tourner aux Etats-Unis est une expérience mitigée, je n’ai d’ailleurs plus tourné là-bas depuis. Aussi parce que désormais j’ai une famille ici en Norvège, et partir au loin pour un an ou presque pour un film est dur. Heureusement pour moi, j’ai eu la chance de pouvoir travailler sur des projets vraiment divers ici en Norvège.

Pour en revenir à “Insomnia” justement, l’avez-vous revu récemment ? Avez-vous l’impression qu’il passe l’épreuve du temps ?

J’ai étudié le cinéma pendant 4 ans en Angleterre avant de revenir ici. J’en ai retiré beaucoup de choses, que j’ai pu utiliser notamment dans Insomnia. Avec le recul ce qui me plaît le plus, c’est que le film a été fait avec peu de moyens et pourtant je me montre particulièrement sûr de moi dans mon travail de mise en scène alors qu’il ne s’agit que de mon premier film. Faire un long-métrage est un mélange de talent et de chance. Et j’ai justement eu beaucoup de chance de faire Insomnia. A l’époque, il a été particulièrement bien reçu un peu partout, aussi bien auprès du public que de la critique.

Et comme pour “Pioneer”, il a fait l’objet d’un remake, cette fois-ci réalisé par Christopher Nolan…

J’ai été agréablement surpris en le voyant. Les remakes ne fonctionnent pas très souvent. Par bien des aspects, son Insomnia était très respectueux de l’atmosphère de l’original. En même temps, il a réussi à transposer tout cela dans un film américain. Ce remake est une réussite. Et bien évidemment sa carrière ultérieure a montré combien Christopher Nolan était un grand réalisateur. Mais en ce qui concerne l’intrigue, j’ai tendance à préférer celle de mon film. (Rires)

Vous travaillez actuellement sur une série de Jo Nesbø, qui s’intitule “Occupied”. Que pouvez-vous nous en dire ?

C’est une série coproduite par la chaîne française Arte. C’est une idée originale de Jo Nesbø, un auteur de romans policiers très populaire chez nous. Le concept est simple : “Et si la Norvège était occupée ?” Mais cette simplicité permet de tisser de nombreuses questions fascinantes. Que se passerait-il si la population acceptait cet état de fait ? Jusqu’où accepterait-elle cette occupation ? C’est aussi une étude du peuple norvégien d’une certaine manière…

Propos recueillis par Thomas Destouches à Paris le 9 janvier 2015.

La bande-annonce de “Pioneer”, en salles le 28 janvier :

Pioneer Bande-annonce VO

 

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